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Introduction : mots flèchés et sauce fumée

vendredi 23 mars 2007

MOTS FLECHES ET SAUCE FUMEE SONT DANS UN DICO

(le contrepet participe à la vertu purificatrice de l’obscène en suggérant des horreurs qu’il ne dit pas)

Si vous avez lu Perceau (*), vous savez déjà qu’une contrepèterie est une phrase d’apparence anodine qui renferme un piège pour la langue ( ! ) et l’esprit, le but réel étant de la faire fourcher en le confondant (re ! ). Le mécanisme est simple, même s’il produit parfois des phrases tarabiscotées : il s’agit d’intervertir des voyelles, des consonnes ou des groupes de lettres venant d’un ou de plusieurs mots de la phrase d’origine -sage et banale- pour la transformer en un brûlot que la longue tradition contrapétique veut inconvenante, obscène, ou au moins irrévérencieuse. Par exemple, si « j’ai bien communiqué » se transforme selon les règles (permutation des consonnes n et mm à l’intérieur du mot communiqué) en : « j’ai bien connu Mickey », il n’est pas vraiment question de contrepèterie puisque la traduction est bien trop pasteurisée. En revanche, Minnie va se fâcher tout rouge si la secrétaire veut cliquer sur le mytho.

On l’aura compris, le principe est simple mais le potentiel est immense, chaque mot de notre belle langue se déclarant tout prêt à échanger des voyelles, des consonnes et plus si affinités avec n’importe quel autre. Aucun mot ne peut être considéré comme fiable et chaque phrase risque de receler une partouze… Robert et la rousse vont-ils sombrer dans l’enfer du sexe ?

Mais non, rassurez-vous, l’érotisme ne passera pas, ou du moins pas sans vous. Car une dernière règle garantit la sauvegarde du bon goût et de la vertu jusque dans l‘arrière bibliothèque du plus intégriste des couvents : même si ça sent le soufre et le stupre dès l’énoncé de la proposition, les oreilles resteront chastes puisqu’il ne faudra jamais prononcer à voix haute la traduction d’une contrepèterie. Comme le dit si bien Luc Etienne : « par un paradoxe admirable, la contrepèterie réussit à confondre l’imposture puritaine en sauvegardant les pudeurs respectables… son hypocrite franchise exprime décemment l’obscénité ». On pourra donc toujours passer pour un gentleman alors que l’on vient de susurrer à la maîtresse de maison : « délicieuse hôtesse, je reprendrai volontiers de votre confit d’oie ! »*.

C’est finalement cette iconoclastique potentialité qui rend la contrepèterie tellement savoureuse : Donner autant (la libération par l’obscénité explosive) en laissant suspecter si peu ! Cette richesse-là transcende les pouvoirs du calembour, de l’anagramme et autres palindromes.

D’ailleurs, les classiques ne s’y sont pas trompé, il paraît même que le genre remonte aux Grecs, qui appréciaient la mode, aussi. Il semble que Rabelais ait publié les premières « équivoques », ou « antistrophes » en français, dans Pantagruel (1532) puis « Gargantua » (1533). Il est l’auteur de « femme folle de la messe », « à Beaumont le Vicomte » etc…

Sur ses traces, Tabourot des Accords (1572) recense quelques « bigarrures » et « antistrophes », dont le classique et sacrilège « toutes les jeunes filles doutent de leur foi ». Le filon découvert, Pascal, Hugo, Lamartine puis Rochefort, Vercel et Jules Romain y ont pioché, mais la mine a surtout repris du rendement sous les coups forcenés d’Alphonse Allais, de Boris Vian, des pataphyciens, de Léon Paul Fargue (inventeur du diplotame et du branlecon de baba) et des surréalistes emmenés par Breton et Desnos. Il faut dire que pour ces derniers, la contrepèterie n’est pas une fin en soi, qu’ils la tolèrent approximative (ainsi la culture du moi ne se traduit pas vraiment en moiteur du c…) et ne la vénèrent qu’en tant que machine à produire des néologismes, au même titre que la maxime « à bon chat bon rat » , fécondée par Boris Vian, accouchait d’une ample portée de rapeaux, ratouillis, rolapins et autres chaidillons.

Pour ses exégètes, la contrepèterie va beaucoup plus loin que la plaisanterie grasse d’arrière corps de garde. En tout cas, ses pratiquants en sont persuadés : les lapsus préfabriqués qu’ils fignolent en permanence dans leur tête confinent souvent à l’œuvre d’art ! Ces initiés « qui savourent, au sein même de la foule profane, les joies occultes d’une invisible complicité » , se reconnaissent entre eux sans drapeaux ou échange de CV. Le plus souvent, dans un groupe, il suffit de citer innocemment une classique (tennis en pension, choix dans la date, monde conique ou trou du fut entre les caisses *) pour repérer les conjurés et lancer le paralangage.

Le caractère ésotérique du contrepet rend souvent ses adeptes agaçants : ils s’isolent à deux et échangent alors à la mitrailleuse des lambeaux de phrase sans queue ni tête mais visiblement désopilants ; ou bien, n’ayant pas trouvé de complice, les yeux devenus vagues et le front soucieux, ils se coupent des autres et attendent qu’un son attrapé au vol -ouille, atte ou ule- réussisse à s’entrelacer avec la consonne maudite telle que c, ch ou enc, glanée dans un catalogue mental inépuisable.

Cette sorte de rage qui leur tient lieu de verve ( * ) les reprend parfois après de longs mois de rémission, tout simplement parce qu’une contrepèterie évidente leur saute aux yeux dans la rue (ainsi "l’habitat pratique*", "arrêt des sections", "samouraï") ou à l’oreille, par téléphone (« ma fille a léché des boules à mites » ou encore « je l’ai trompée avec Machine »). Obscénités à peine voilées et pas toujours fortuites que la malicieuse providence distribue sous forme d’affiches ou place avec perfidie sous la langue des plus vertueux ( ? ) au moment de prononcer un apophtegme crucial.

S’il est vrai que le lapsus révèle l’inconscient, alors vive le contrepet, qui a tant fait pour la psychanalyse !

AU FAIT, COMMENT EN FABRIQUER ?

Notre maître à tous, le très prolifique Joël Martin, a dit très justement que la contrepèterie, c’est l’art de décaler les sons

Il est classique de répertorier les contrepèteries de consonnes (Miss Vénézuela montre son adorable poison et l’Amérique Latine), de voyelles (c’est bête, la folie !), de syllabes (les culottes s’empilent *), de mots (prosternez-vous, voilà le dimanche vingt), internes (en fin de nuit, elle a souvent la masselotte), à un seul élément (tu biaises, ma chère ?), enchevêtrées (le capitaine a dû enfumer sa cale*), jumelées (le pilori s’éclate grâce à la laine du pêcheur), et enfin irrégulières (Ariane reçoit son taureau dans les deux labyrinthes).

On pourrait aussi enfreindre un ultime tabou, puisqu’après tout c’est le genre qui veut ça, et proposer de creuser un nouveau sillon, où tout serait permis… bienvenue aux contrepèteries « new wave ». Parmi elles, la plus décadente est peut être : il fut C.C.C.

Tous genres confondus, il en est répertorié des milliers, mais chacun peut s’intituler chercheur en contrepèteries et s’employer à allonger la liste. Toutefois, on ne sera jamais sûr de sa paternité dans ce domaine : il est toujours difficile de séparer ce qui revient à la pure intuition de ce qui ressort de la réminiscence naïve !

Ainsi lira-t-on dans ce texte des contrepèteries célèbres, faisant partie du patrimoine et suivie d’une ( * ), à côté d’autres à la virginité contestable et marquée d’un ( * ? ) prudent. Jusqu’à preuve du contraire, toutes les autres sont pucelles et rougissantes.

Quoi qu’il en soit, le genre contrapétique représente, en plus d’un louable effort contre l’hypocrisie sociale en général et le refoulement sexuel en particulier, un remarquable exercice intellectuel pour les adorateurs de cette langue extrêmement riche, polyvalente et polissonne qu’est le français. Inventer et perfectionner une contrepèterie puis la ciseler, met en oeuvre à la fois l’intuition, la linguistique, la syntaxe, le vocabulaire et la patience, avec une dimension créatrice indéniable si on la compare avec les mots croisés ou le calembour. Beaucoup de spécialistes d’une de ces disciplines se révèlent d’ailleurs curieusement incapables de résoudre la moindre énigme dans une autre. Mais quel bonheur, quel apaisement lorsqu’apparaît, hors du magma des monèmes concassés, le joyau contrapétique inédit, jetant mille feux délicieusement inconvenants, qu’il soit délibérément obscène (ça va de soi que tu préfères ma houx) ou simplement sacrilège, tel le "métropolitain-Pétain mollit trop*" barbouillé à l’infini dans un Paris honteux.

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