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Errance dans les Alpes

mardi 16 mai 2006, par puiseux

Ceillac, vendredi 3 aout 2001

Une semaine passée en compagnie de mes enfants m’a empli les jambes et les ailes de fourmis. Mes deux petits amours sont maintenant dans le train à Arles. Nous nous quittons, la larme à l’œuil, eux en partance pour la Grèce, tandis que pour moi commence une errance la plus aérienne possible à travers les Alpes.
Comme il faut bien commencer quelque part, je retrouve quelques amis palois à Avignon pour une soirée au festival off : théatre, repas arrosé, nuit chaude de bar en orchestre de rue. Au passage j’achète un meuble indonésien hors de prix, à 3 h du matin,après une transaction animée au ti’punch. Ca démarre bien !

Deux jours plus tard, vol d’échauffement au col de Soubeyrand, près de Sainte Jalles, fief de Robert Cabagni. En fait d’échauffement, ça chauffe, ca souffle, ça décoiffe et défroisse les ailes, et ça remet les idées en place ! Petits allers-retours sur la crète, ça faisait longtemps. Loulou nous gratifie d’un enroulage de dégueulante -sa spécialité- qui se termine dans les aubépines, sans bobo. Le Mont Ventoux, un vieux fantasme -j’en ai d’autres- nous tend les bras ; pas de vent, c’est paraît-il assez rare. Fred Roche, spécialiste de la région, nous en explique les arcanes aérologiques, et c’est parti : décollage au nord, direction plein est où une combe profonde et généreuse nous hisse au dessus du sommet sans difficulté. Un cône désertique d’éboulis calcaires d’un blan lumineux, s’enracine dans une forêt de mélèzes qui couvrait autrefois le sommet : c’est lunaire, je suis heureux et contemplatif.

Pour mon errance, j’ai choisi (ou plutôt Xavier Demoury m’a imposé) une Altea 31 m2, voile sortie d’école, dernière de la gamme Nervures, un petit vélo avide de thermiques, sans souci, aucun. Un faible allongement, une bonne vitesse, un accélérateur efficace, hyper maniable, une bonne stabilité tangage, 12 points de finesse au moins, une découpe élégante, masquent quelques menus défauts dont Xavier ne me pardonnerait pas de faire étalage ici. La vie n’est après tout qu’une longue successions de compromis, voir de compromissions pour les plus malhonnêtes (réalistes ?). Une bonne dose de naïveté à laquelle je tiens comme à la prunelle de mes yeux, m’autorise à me voir, comme tout un chacun, dans la première catégorie, ce qui évite à mon mirroir de s’étioler en mille morceaux lorsque je me rase (rarement).

Robert m’apprend que Lionel, son beauf, un autre ami palois, est monté en vélocipède au Ventoux l’année dernière. Ca a bien sûr le don de m’échauffer les oreilles, que voulez-vous, j’ai beaucoup de mal à oublier que je suis un héros en acier trempé ! J’enfourche donc un VTT dans la foulée et pars hardiment à l’assaut des 21 km, 1500 m de dénivellée. Un Puiseux ne renonce pas, et je parviens au sommet au bout de deux heures d’efforts abjects, pathétique, suant, soufflant, les cuisses en béton et le cul en papier mâché.

Durant toute la montée, je me suis fait doubler, furieux, par des cyclistes sifflotant, certainement dopés. Loulou, monté en voiture, me récupère hagard et se laisse aller, goguenard, à un petit vol au cours duquel il affine sa technique pour tourner autour du thermique. Très réussi lui diagnostiquai-je, ricanant à mon tour !
Cela fait maintenant deux jours que je squatte chez Robert, il suffit. Profitant d’une journée comme les autres (la plus belle journée de ma vie c’est aujourd’hui car c’est le début du reste de ma vie), je décide de remonter vers le Nord.

Le Diois et le Dévoluy que j’ai silloné dans une vie antérieure de grimpeur, ont des noms qui chantent à mes oreilles : Archiane, Mont-Aiguille, Luc-en-Diois, Obiou, Pic de Bure entonnent une salza nostalgique et joyeuse. Buis-les-Baronnies m’accueille à bras ouverts pour une douce nuit, puis Amparanoïa m’accompagne sur la route : amateurs de musique latino (salsa, reggae, ska...) précipitez-vous pour acheter ce CD tonique et envoûtant, "Feria Furiosa".

Il se prend pour Xavier Murillo çui-ci ? Désolé.

Hasard, brise de vallée trop puissante ? Comme une feuille d’automne, le vent me dépose à Orcière-Merlette dans la navette de l’école Fusion, la bien nommée. Ici, on ne sait pas qui est stagiaire, moniteur, visiteur. Il y règne une ambiance chaleureuse et accueillante où le débutant est choyé, le confirmé encouragé, le visiteur renseigné, transporté en toute simlicité.

Renseignement pris, je vais tenter un petit ou grand tour de vallée. S’extraire du Roc d’Alibrande n’est pas le plus facile, mais ensuite, quel spectacle ! L’Oisans de A à Z s’étale sous mes yeux émerveillés. J’y repère la Meije et son glacier carré si caractéristique, le Pelvoux, les Bans, l’Olan...
Pour l’heure ma route passe par le Drouvet, la pointe des Estaris, col de Freissinière, le Tuba, le Basset et les flancs du Garabrut ; je m’applique à suivre point par point les indications de mes hôtes. Tout paraît facile, les thermiques sont là où on les attend, larges et puissants, les plafonds vers 3100 m sont marqués par des joufflus plus que sympathiques et le tour est bouclé en deux heures d’un vol serein pour une vingtaine de kilomètres.

En me posant, je lis une pointe d’envie dans l’œuil d’Alain, le père de deux charmantes stagiaires. Pilote confirmé, il est surnommé "Trapanelle", je comprend vite pourquoi lorsque je le vois sous sa voile antique mais solide, puis sur sa Mobylette Peugeot 102 ! 101 me dit Aurélie, sa fille. Don’t act. Alain est un heureux drille, boucle d’oreille, sourire permanent, il est éclairagiste au théatre de Marigny à Paris où il m’invite à lui rendre visite.

Plus loin, Jean est restaurateur et vendeur de pianos anciens, sa fille Elsa, une rousse flamboyante, dont la peau ne supporte pas le moindre rayon de soleil. Peut-être parce qu’elle a le soleil en dedans.
Sous l’oeuil serein et bienveillant de Laurent, Michael, et les autres, ils évoluent en totale confiance, ils le peuvent.

Le lendemain, je rencontre au décollage Philippe Nodet, auteur d’un article salivant sur le tour de l’Oisans, très bien documenté, dans Aérial. Ce spécialiste de l’Oisans, discret, est en vol bivouac destination la Suisse. J’ais toujours été un peu intimidé par ce type d’individu solitaire, parlant peu faisant beaucoup, mais j’en profite pour l’interviewer sur un projet qui vient de germer dans ma cervelle d’oiseau : aller survoler la pointe Puiseux au Pelvoux en partant d’Orcière.

Je m’explique : cette pointe doit son nom actuel à mon bisaëul, Pierre Puiseux, qui en fit la première ascension en 1899. L’histoire raconte qu’il déposa son guide, terrorisé par les démons de la montagne, sur le glacier des Violettes, pour finir seul l’ascension. Un caractère. Si les lois de la génétique, malgré mes efforts, n’ont pas permis que j’hérite de son opiniâtreté, du moins aimerai-je à titre symbolique survoler cette pointe, y cracher dessus et croiser quelques molécules de mon ADN avec celles de mon aïeul. Peut-être pourrai-je y acquérir un statut de héros dans la famille, Papa sera fier de moi !

Philippe décortique et démonte mon projet qui passe par les faces sud : Fressinière, Dormillouse, la Blanche puis le Pelvoux. Ca ne tient pas debout, et c’est infiniment plus beau par les faces Ouest, en plein coeur du massif. Du panache, que diable ! Gonflé d’orgueil par ma réussite de la veille (le grand tour), j’annonce à qui veut bien l’entendre, la teneur de mon projet, carte à l’appui, je passerai par le Sirac, les Bans, Ailefroide et retour, bien sûr ! Tente de modérer la vanité de mon propos par un "il faut bien rêver" qui ne convainc personne. Je propose à Alain de venir avec moi, encouragé par son moniteur Laurent, il se décide.

Comme souvent le plus difficile est de s’extraire du bocal. Alain jette l’éponge d’entrée, son copain Christophe vient de se faire mal sous nos yeux au décollage. Seul, je pèche par excès de gourmandise en partant trop bas du roc d’Alibrande et me retrouve sous le vent de la brise pour remonter au Drouvet. Merci Demoury, je me refais sans trop d’inquiétude, c’est un sous le vent fréquentable. Remontée facile à la pointe des Estaris (3086 m), Pointe de Rognoux (3180 m). C’est ici qu’il faut se décider à basculer versant Ouest. Coupant le cordon, après un dernier contact radio vers Alain, je me lâche.

Let’s go

Et alors là, musique, et de la grande SVP ! Du Wagner, du Beethoven, Apocalypse Now ! Les grands sommets de l’Oisans, faces Nord, faces Sud, Est et Ouest, glaciers, tout y passe. D’abord le Sirac dont la face Sud se remonte en deux aller-retours.
Je me méfie du moment où je vais quitter la protection de la face Sud car un léger vent de NW souffle à 20 km/h vers 3000 m. Mais tout se passe bien, je reste à l’abri dans mon ascendance avant d’en sortir au dessus des crètes face au vent.

Plafond vers 3600 m, en appui sur les faces Ouest je transite vers le col du Gioberney et les Bans, où je retrouve Philippe parti juste avant moi.

Nous entamons un ballet dans la pompe de service, un peu faible aujourd’hui, au dessus du col. C’est qu’en plus il est élégant quand il vole !
Je me sens comme un jambon de Bayonne pendu sous son aile, mais je suis là tout de même ! Alors je tente de me mettre au diapason, je me sens bien. La vue sur le glacier de la Pilatte est saisissante. Vers 3600 m, Philippe décrète "Ca nous suffit" pour partir en transition. Quel dommage, j’aurais bien tenté le sommet des Bans (3669 m).
Mais plutôt que de jouer au plus fin, je me laisse guider.

La transition vers Ailefroide, versant Ouest toujours, se fait dans une dégueulante modérée (-2 à -3 m/s) mais notre capital de 3600 m fond comme neige au soleil et je commence à repérer les aterrissages et donc les bistrots : refuge de la Pilatte, ou bien le Carrelet, peut-être même la Bérarde, tout au fond ? Un timide vario à 0,5 m/s au Pic de la Temple me laisse espérer une suite favorable. Plus loin ça dvrait être meilleur, je tente. Philippe a adopté la technique de la fuite en avant, il est loin maintenant. Je ne comprend pas comment ces faces Sud-Ouest et Ouest, avec une vallée si profonde en dessous, ne donnent pas d’ascendance plus consistante. Peut-êre est-il un peu tôt car il n’y a pas un cumulus devant moi. Je tente de revenir en arrière vers mon 0,5 m/s et je comprend ce dont parlait Philippe lorsqu’il évoquait la brise puissante du Valgaudemar qui déborde par le Col du Gioberney vers le glacier de la Pilatte : je suis pourtant déjà loin du col, mais contré par 35 km/h, il m’est impossible d’avancer.

Demi tour donc ! Loin à l’Ouest, je confond les Rouies avec les Ecrins, je ne comprend absolument pas où je suis. Un grand refuge en dessous de moi, et enfin une ascendance digne de ce nom. J’enroule, et tout à fait par hasard je découvre une face Nord grandiose... qui ressemble fort à la face Nord d’Ailefroide que je connais pour l’avoir assidûment fréquenté à pied.

Je reconnais le col Est du Pelvoux, le Coup de Sabre, le Pic sans Nom, la pente Centrale de glace du Pelvoux, le glacier suspendu d’Ailefroide. Aucun doute, c’est bien elle, j’ai donc été trop loin ! Le problème consiste maintenant à basculer à l’Est sur le glacier Noir, mais je suis loin sous les crètes qui m’en séparent. La convection semble quand même se mettre en route. Oh que oui, aucun doute là dessus, une ascendance étroite et sèche et forte me catapulte vers le haut, vario bloqué (qui refuse depuis belle lurette de m’indiquer plus de 3,5 m/s).

J’ai l’impression d’être dans une confluence entre la brise descendant du Col du Gioberney et la brise montant de la vallée de la Bérarde. Un gros, très gros vrac, position de sécurité mains sur le casque, la poignée rouge du secours est bien là, je ne la lâche pas des yeux, je me jette sur le seul élévateur qui me paraît solide, je m’attend à voir la voile me passer sous les pieds... Mais non, cap maintenu, mon Altea rouvre paresseusement les quelques cellules qui se font tirer l’oreille. Merci Demoury, je suis une fois de plus conforté dans l’idée que pour faire de beaux vols, l’unique, la seule condition nécessaire est une voile sous laquelle on se sente en sécurité. Chacun son niveau de pilotage, restons humble. En treize années de parapente, je suis passé des voiles les plus pointues aux plus sages, petit à petit, de plus en plus sereinement, et l’échange de quelques km/h ou points de finesse contre un comportement plus sûr m’a toujours permis d’aller taquiner les bulles au plus près du relief, pour finalement voler mieux, plus loin, plus longtemps et pas forcément moins vite. Il est vrai que l’expérience ne se transmet pas, donc continuez à vous faire peur sous vos bolides, j’aurai la banane et vous la diarrhée... Fin de la leçon.

Me voici 100 m sous les Ecrins un peu à l’Ouest, impossible de monter plus haut. Planeurs et deltas me montrent la route : il faut passer enre les Ecrins et le Fifre, au col des Avalanches. Feu, c’est parti, un peu sous le vent météo, je me prépare à prendre une bonne claque, me pose la question de passer le col aux oreilles, mais rien...
Il me reste à descendre le Glacier Noir, pré de Madame Carle, contourner le Pelvoux pour me refaire dans la face Sud. Au passage je repère avec émotion le couloir Chaud, théatre de grandes émotions il y a quelques années avec mon frère Bernard.

Face Sud, l’ascenceur est bien là, large et puissant, mais je me sens fatigué, peur de faire des bétises, je vais en rester là. Je pose à Pelvoux, avec un regard inquiet sur le sinistre Paillon derrière moi (à l’aérologie incomprehensible et dangereuse d’après Guy Sennequier auquel je fais toute confiance). Une pensée pour mon père qui a tant aimé ces montagnes et qui se bat maintenant sur un lit d’hôpital. Ce vol t’est dédié, même si je n’ai pas survolé la pointe Puiseux.

Voile pliée, je me précipite à la recherche d’un bar avec des litres de bière. A tout hasard je lève le pouce, une voiture s’arète et me propose de me ramener à Gap. Ca ne se refuse pas ! Un jeune grimpeur américain et son acolyte irlandais qui me raconte des histoires à dormir debout d’escalade de blocs en 7c et foot-less (sans les pieds) à Ailefroide, ahurissant la nouvelle génération. Il fait environ 40 degrés lors d’un passage à la pompe à essence. Là, danger, une camionette de gendarmes qui nous reluquent et je suis en surnombre dans la voiture, obligé de ma cacher pendant 10 mn sous un duvet en véritable plume d’oie, soif intense.

A Gap je m’extrais de la voiture, toujours en quète d’un tonneau de bière, le pouce levé, la première voiture s’arrète et me propose... Orcière-Merlette ! Ca ne se refuse pas non plus, surtout la climatisation. Vacancier bonhomme, il se détourne même de quelques kilomètres pour me déposer à ma voiture, davant le bar, bien sûr. Tournée générale, d’autres suivront, et je peux faire le coq devant toutes ces jeunes filles admiratives ... de leur seul moniteur, bien sûr ça ne suffit pas, mais comment font-ils ? Aujourd’hui, je me décide à remonter vers le Nord. Annecy, Val d’Isère ? Laissons le vent décider pour moi. Je passe la soirée à Embrun, à suivre un groupe magnifique de percussionnistes/danseurs de samba, puis monte dormir à Ceillac dont je garde un excellent souvenir.

Le temps est maussade, je traîne, j’écris, je lis, un petit vol de contact et je retrouve le bistrot où nous avions traîné avec Alain Blanchot il y a quatre ans. Rien n’a changé : ambiance, Igor se déchaîne à la guitare, Rémy aux percussions tandis que la belle Murielle joue de la bouteille pour étancher toutes ces gorges assoifées. Je ne tiens plus le compte des tournées, et pour cause : à chaque rasade, j’ai l’autorisation de me noyer quelques secondes dans le bleu profond des yeux bleus pâles et saisissants de la patronne. Trois heures du matin, "Murielle, un Perrier s’il te plait". "Un Perrier ? C’est interdit, je n’ai pas le droit, tiens, un whisky, c’est ma tournée !" Et moi de plonger dans son regard délavé. Le lendemain je m’octrois quelques petits vols dans des conditions météo défavorables, et un petit tour sur Razi, la montagne qui se trouve derrière le décollage.

Création le 26-02-2004

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