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Une traversée des Pyrénées en parapente (été 1996)

De Pyrérées en Kenya ... d’orages en ivresse

mercredi 17 mai 2006, par puiseux

Lequel de nous trois avait le premier pensé à traverser les Pyrénées d’Ouest en Est à pied et en parapente ? C’est à peu près impossible à déterminer, mais le mythe existait depuis toujours. Un trio précurseur s’y était même déjà attaqué, Randonneuses ou neuf caissons dans le sac. Ils avaient beaucoup marché et peu volé, chapeau les Durout, Hoddé, Taillebresse, dans la grande lignée du pyrénéisme !
Avec des capacités planantes autrement plus performantes, Cazagrande, Eymard et Combes, puis Perez et Boyer avaient décroché les premiers records de la chaîne, mais sans la volonté de randonner.

Puis le vol bivouac fut inventé, des distances incroyables réussies dans les Alpes comme dans les Pyrénées : les complexes s’envolaient, il suffisait de marcher, d’étaler et de voler jusqu’au pied de la centrale thermique suivante pour décoller de son sommet le lendemain. Nous savons marcher avec un gros sac, le fait est certain, nous n’avons plus à le montrer à personne.

  • Pierre Puiseux, dit "gros dégueulasse", est guide de haute montagne quand ses cours de maths et sa recherche sur la simulation numérique des parapentes lui en laissent le temps ;
  • Alain Blanchot dit "jilipolla" ou "petite daube" est d’autant plus infatigable que sa charge en kilos ou en degrés d’alcool est élevée ;
  • Patrice Chevalier, dit "le proto" est aux Pyrénées ce que Gevaux ou Fillon sont aux Alpes : avec sa fibre musculaire, son neurone et son alvéole pulmonaire, il sera toujours derrière les deux autres sur les sentiers et au dessus en vol.

Nous savons marcher, donc, mais nous n’aimons pas vraiment çà, il nous faut donc des parapentes légers et performants pour que le pointillé frontière qui relie l’Atlantique à la Méditérannée s’accomplisse en volant plutôt qu’en marchant. Une transpyrénéenne, certes, mais sans trop transpirer ! L’idée était dans l’air, et même très bien en l’air, puisque nous allions pouvoir disposer des premières Kenyas, conçues par la société Nervures pour le vol montagne.

Six kilos, sellette comprise, maniable et sûre, avec des performances respectables, la Kenya est vraiment l’aile magique qui nous donne un moral à toute épreuve, malgré le verdict final de la Teraillon : des sacs incapables de passer sous la barre des vingt kilos avec duvet, crampons, piolet, vêtements, casque, vario, gourde, cartes etc...

Le secours est le premier sacrifié dans le grand holocauste qui suit, on fait confiance à sa voile ou pas ! Même lourdement chargés pour la partie marche, notre marge de réussite est encore scandaleuse vis à vis des concurrents (qui ne se pressent pas en foule ! ), aussi décidons-nous d’ajouter un autre handicap : le team Kenya choisira pour sa démonstration l’été le plus pourri du siècle, l’été 1996...

Sous marin jaune

Dès que la mousson paraît bien installée, le commando Alain-Pierre attaque en Pays Basque. L’offensive ne dépasse pas le parking du Port de Larrau, au pied du Pic d’Orhy, suivie d’un repli vers le bar le plus proche sous les salves tièdes de l’ennemi.

L’étape suivante, de la Vallée d’Aspe au Somport, est à peine moins aquatique. Au lieu de butiner les fraiches corolles du Pic d’Anie, du Pic Rouge ou du Pic d’Arlet, nous pataugeons dans la gadoue et les forêts dégoulinantes de pluie. Pour cette étape qui tourne le dos aux fêtes atlantiques, la présence de Jean-Louis Hourcadette ne semble rien avoir changé au degré hygrométrique. Revenu de trois virées en Patagonie, il ne paraît pas dépaysé. Au moins acceptera-t-il d’être notre "nègre" au retour pour rédiger cette page inouïe du vol pyrénéen. Mais au Somport, l’ambiance est sinistre à souhait, pire que si le tunnel était terminé... nous nous replions une fois de plus.

Souffler n’est pas voler Patrice a rejoint le team des joyeux canards. Repartant du Somport, nous grimpons jusqu’au Pic de Bénou, en vue de l’Ossau. Pilote sans lacune, Patrice avait décrété : "c’est un vol du soir", résultat, il ne reste plus la queue d’un thermique lorsqu’enfin nous nous envolons, heureux, certes de nous extirper de la fange, mais fatigués d’avance par le très long chemin restant à parcourir pour atteindre le refuge d’Ayous.

Vue célèbrissime de la face Nord de l’Ossau se reflétant dans le lac d’Ayous, marche résignée autour du Pic pendant qu’un fort vent de nord bouscule notre rêve de vol sommital, conseil de guerre au col de Pombie : c’est malsain mais çà peut voler à condition d’éviter ces masses de perturbations... Nous nous posons à la cabane de Socques, dans un brouillard épais d’où sort soudain la voix caverneuse d’un ami rouquin américain : "mais c’est cet imbécile de Puiseux qui tombe comme un fer à repasser...". Nous réendossons nos sacs magiques et remontons le Val d’Arrius jusqu’au refuge d’Arrémoulit où un autre copain fête ses quarante ans au milieu d’autres brutes qui picolent.
Comme toujours, Alain promet "pour ma part, j’évite l’abus" mais le lendemain, on peut voir trois fétards dans la pente qui mène au Balaïtous (3144 m), souffle court et crampon mollasson, avec pourtant l’espoir d’un beau vol.

Du sommet, nous tentons un contact radio avec Jean-Louis Darlet l’inventeur de la Cage, qui, miracle, nous répond depuis chez lui à Agos-Vidalos et nous croit planqués dans son jardin !

Dans la cour des grands

Le vent météo c’est enfin calmé, nous permettant un décollage en plein velours, avec en toile de fond le Vignemale, la Grande Fache et le Mont Perdu. Patrice réussit à passer le Col de la Fache et parvient au refuge Wallon d’un seul coup d’aile après un beau plafond à 3200 au dessus du Gavizo-Cristail. Alain et Pierre, qui se comprennent mal à la radio ("Patrice posé" "posé ?" "non passé") se posent en dessous du col , marchent un peu et redécollent en direction du refuge.

Notre itinéraire prévoyait ensuite les flancs sud du Vignemale jusqu’à Boucharo mais un fort vent d’ouest contrecarre une fois de plus ce beau projet et nous pousse à fuir vers le refuge des Oulettes via le col des Mulets.

Subite, la grosse masse du Vignemale nous surprend au détour du sentier, nous impressionne et nous défie de revenir un jour par bonnes conditions. Pour les jours à venir, la météo est formelle, c’est foutu. Nous testons les spaghettis bolognaise au refuge, puis la finesse 10 (à pied, çà fait long !) qui mène à la vallée, bouchée.

Une visite à Xavier Demoury (concepteur des Kenyas) pour fêter l’anniversaire d’Alain à qui nous offrons... un poncho bien tricoté. Juin promettait le vent trop fort et juillet l’averse... Le 3, nous remontions au refuge de Baysselance depuis le Pont d’Espagne. Les sacs sont lourds malgré l’entraînement, le vent reste trop violent, la tentation de basculer versant espagnol se fait lancinante... Tout est bon pour fuir le pot-au-noir français en direction de Torla et ses mirages (tapas, vino tinto et jolies brunettes). Mais en chemin il n’y a que brumes livides, vent, fatigue et gadoue. Au dessus de nos têtes encapuchonnées, des masses noirâtres grommellent : le plus gros cunimb de la chaîne est en train de se facher tout noir, il nous pousse toujours plus à l’est, jusqu’à surplomber le somptueux cirque d’Arrazas. dont les parois se poudrent d’or entre les salves de pluie.

Nullement découragés, nous remontons vers la Punta Acuta (ou Pic Schrader 2248 m), pour s’offrir un somptueux bivouac sur un promontoire la vire des chasseurs, face au Mont Perdu.

Le lendemain, enfin, le vent se calme, de petits déclenchements thermiques nous invitent à décoller ... trop tôt, En l’air, c’est un peu haché et ça dérive fort vers le cañon d’Arrazas, interdit de survol pour cause de Parc National et d’intégrisme écologique. Grandiose et inquiétant, il faut maintenir le cap à l’est, vers le cañon de Niscle et ses reliefs calcaires cyclopéens où tout posé est impossible. Le ciel étant trop menaçant, nous zonons trop bas et enjambons de justesse quelques rios à sec jusqu’au posé de Fanlo.
Nous vidons goulûment quelques assiettes, cañas (bières pressions) et bouteilles de tinto sous le ciel qui, taquin, se dégage.

Qu’à cela ne tienne, un pousse café hatif, et nous voilà repartis vers la Rayaola (1709 m). Les sous-bois nous voient jouer les sangliers, et Patrice et Alain perchés dans un sapin, finissent par apercevoir un décollage peut-être, à la rigueur, possible. En réalité, le dénivelée disponible pour décoller est dérisoire ; pourtant, il faudra réussir à passer les arbres, effectuer un demi tour pour passer un col sous le vent duquel nous espérons atteindre ce posé hypothétique là-bas, très loin... Patrice s’obstine (le tinto ?) pendant que les deux autres sangliers descendent à pied. Rendez-vous à Buerba ou Escalona en pleine nuit et sous la pluie.
Nous nous replions vers nos tranchées respectives en attendant des jours meilleurs, et nous vérifions au passage que nous ne sommes pas les seuls à batailler contre les éléments : les cols sont bloqués par la neige, le Tour de France ajourné...

Quel entrain magique !

Après quelques jours passés au sec en famille, nous revenons sur les lieux du crime, le 11 juillet (J14 de notre transpyrénéenne). Le beau temps semble revenu et la Peña Montañesa accueuillante, chapeautée de cumulus clean et de bonne augure. Oubliés, les jours de galère, le vent qui siffle sur l’équipe et les ponchos, il n’y a qu’à gonfler gentiment et le tean Kenya au complet s’envole à 1970 m, direction Castejon de Sos. Après un plafond à 2300 m, Alain part sur Cotiella, Pierre et Patrice suivent la crète vers Campo. Dans une géographie complexe, Alain après être passé au dessus de la bonne vallée, se pose à Llert, trop loin (25 km)...

A Castejon, le lendemain, nous tombons sur les championnats d’Espagne de delta qui devraient nous fournir quelques bons lièvres,,c’est l’école Ascendance de Gourdon.. La route Nord survole le Galinero et le Basibe grâce à deux plafonds à 3200 m, magnifiques balcons sur le massif de la Maladeta. Sorti de la protection de l’Aneto, un vent du nord violent reprend le pas sur les brises et Pierre se pose à Vilaller, au terme d’une dégueulante impressionante, dans un vent descendant à 45 km/h, et commande une tournée générale de cañas en attendant ses comparses.
Le lendemain, le décollage improvisé depuis la Sierra Moixera (1820 m) tourne au gag. Alain décolle, comprend qu’il est sous le vent qui l’a véhiculé vers les premiers arbres. Pierre qui le suit de près, le double par en dessous, à 2 m sol, et tout le monde se vautre en essayant de passer le col, nylons branchés mais sains et sauf. Le leçon est apprise, pour ne pas décoller sous le vent, dans le rouleau, il faut d’abord observer les nuages, les oiseaux... Pendant ce temps là, çà peut surdévelopper, genre Hiroshima au dessus de nos têtes, on s’en fout puisque l’accueuil à Irgo de Tort est royal, les alcools généreux et le menu gastronomique.

Suit un autre vol engagé sous un ciel d’encre, avec la découverte d’un joli village abandonné, en direction de la Sierra Peranera ; encore de la marche et un bus jusqu’à Vielha pour déposer Alain qui retourne au boulot joyeusement (???!). Le lendemain, nous remontons vaillament au sommet du Tuc de la Cigalera (2470 m), seuil de l’Andorre si l’on y croit. Après un décollage engagé, nous suivons la crète NE, pour un tour du massif de Beret. Pierre (3,3 kg/m2 de charge alaire contre 2,8 kg/m2 pour Alain et Patrice) se fait déposer par un voile de stratus pendant que Patrice se paye un grand tour, via Roca Blanca et Campano. Le posé à Isil O Gil nous permet de vérifier que ces granges désertées là haut, à quelques centaines de mètres, seront plus accueillantes et moins chères pour bivouaquer. Alain nous manque, çà sent la fin.

Terminus en Ariège, pour le moment

Après un bivouac inoubliable dans le foin, les vaillants sangliers trotinnent jusqu’aux 2416 m du Pic de Serrado, qui est pourtant ouvert (Cerrado=fermé en espagnol). L’aérologie est complexe, les dusts fréquents et angoissants finissent par nous subtiliser la carte IGN qui s’envole à 50 m sol ! Le décollage est tendu, nous sommes en quête du premier thermique. L’effet d’une translation vers le col au sud est payant : les dusts s’y collectent en thermique hachés qui semblent venir des profondes faces Ouest et non des versants Est ensoleillés. Avec application, les deux fistons enroulent tout ce qui monte en direction du Mont Roig (ou Mont Rouch). Une erreur d’appréciation nous permet de faire connaissance avec le versant SE qui ricane de toutes ses dégueulantes et nous dépose de concert au bord d’un petit lac où se mire le Pic de la Poule (Gallina en dialecte local). Ayant perdu la carte, la peur de l’inconnu nous incite à renoncer au Col du Mont Rouch, pris dans les nuages qui débordent du versant français. Bien nous en a pris, un orage épouventable éclate, un de plus, l’été 96 est décidément pourri. Vulcain, Eole et Zeus étaient contre nous !
La Méditéranée est encore à une centaine de bornes à l’Est, nous avons donc un excellent prétexte pour revenir, sans parler de bons souvenirs à la pelle et de projets innombrables qui ont germé dans nos têtes : chaque étape depuis le Pic d’Orhy jusqu’au Mont Rouch mérite d’être tentée et retentée jusqu’à la réussite. Même si çà doit nous prendre 10 ou 20 ans, nous reviendrons butiner ces grands sommets, le Vignemale, le Mont Perdu malgré l’interdiction, et la Maladeta... Projets fous et beauté des sites sont en réserve, inépuisables. A moins qu’un jour tel Marc Boyer ou Serge Perez, nous ne survolions d’un coup la moitié de la chaîne ? Que nous restera-t-il alors ?

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