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Plumes et goudron

nouvelle ddie Patrice Chevalier, par Jean-Louis Hourcadette

mardi 4 juillet 2006, par puiseux

Je ne pense pas que ce soit accept par les fdrations ni par les assurances mais ce serait dommage de s’en priver. Tout ce qui est "marginal" dans l’exercice du parapente est sans doute un peu dangereux mais tellement excitant et enrichissant ! Je classe dans la "marginalit volante" tout ce qui dpasse le cadre de la pente cole : vols montagne, voyages dans des pays rigolos avec le sac magique sur les paules, acrobaties, exploration des cumulus, amerrissage volontaire, invention et exprimentation d’une nouvelle voile, descente en rappel et saut en lastique depuis le baudrier du copain qui continue piloter le biplace, gonflages muscls dans un vent qui dpasse la vitesse maximale de sa voile, organisation d’une compte de parapente en salle et... vol de nuit.
Toutes ces activits suspectes mriteraient chacune un paragraphe voire tout un livre si elles n’taient pas dconseiller vivement au lecteur-pilote moyen. Je me bornerai ici parler du vol de nuit bien que, je le rpte, ses risques ne soient pas couverts par les assurances dj bien malmenes par les alas de notre beau sport. On l’aura compris ds la lecture du titre : il s’agit de frotter son plumage la visibilit nulle, j’ai nomm l’obscurit complte, le goudron. C’est impressionnant mais pas trs difficile.
a commence peu prs toujours pareil. Au repas du soir, les stagiaires sont surexcits car ils viennent de russir leur premier grand vol : voil encore toute une pltre de frites et toute une fourne d’accros. Les moniteurs sont plus calmes qu’eux : c’est le mme coup toutes les semaines depuis deux mois ! Pourtant, ce soir l...un petit dmon invisible fait lever la lune... elle est pleine et les loups-garous commencent hurler l’entour. Ou bien le petit vin rouge espagnol a rempli plus souvent que d’habitude les verres Duralex, dans lesquels un caf trop cors vient le remplacer. Ou encore il a t organis une grillade sur feu de bois et un connaisseur a montr Orion, Btelgeuse et Cassiope, un autre a racont la croix du sud et les nuages de Magellan tels qu’on les voit dans l’autre hmisphre, enfin deux clochards clestes ont voqu leur inoubliable vire en Afghanistan avant que les toiles n’y rougissent...
Bref, toutes les conditions sont runies pour qu’un joyeux drille lance les mots magiques : " et si on s’en faisait un petit ? ". Certains commencent chercher du tabac et du papier rouler mais d’autres ont compris, ils attrapent leur voile, leur frontale et un petit coupe-vent. Quelques dbutants, envieux, se proposent pour conduire la navette pendant que les "vieux" finissent de se prparer (entendez : terminent leur caf).
A cette heure l, le site familier a tout de suite une autre gueule : plus vaste, plus mystrieux, empli du sortilge argent des nappes de brouillard diffractant la clart slnite. Au dessus flottent les montagnes nues, racles jusqu’ l’os par le froid et ce curieux clairage de non faiblard. La valle se perd dans l’au del, des annes sans lumire d’un problmatique dcollage. Sur l’herbe charge de rose, les voiles s’imprgnent, s’alourdissent. Pour les taler, il faut retrouver la sensualit du toucher, la mmoire des gestes : le poids du nylon, Les entres de caissons, la fluidit ligneuse des suspentes - chevelure si tnue si forte - et la sellette, amalgame broussailleux de sangles, de coutures et de ferrures... si la navette n’a pas pu monter jusque l et n’aide pas au dpliage par les longs faisceaux de ses phares, si les frontales sont des frontales normales donc en panne, l’opration se fait longue et minutieuse. Impression de reconstruire par la pense cette vaste toile d’araigne. On retrouve la concentration de ses tout premiers talages, on se dit qu’on est bien peu de chose sans les yeux ! Redevenir dbutant !
Enfin, quand mme, le joyeux drille du dbut de l’histoire s’lance. Pendant un long moment, on ne voit que ses pantalons blancs s’agiter et les bandes claires de sa voile rtrcir en cahotant sur le grand tableau noir.
Puis plus rien.
On espre qu’il vole, qu’il est bien en route vers le nant dont il tait sorti, bb, quelques annes plus tt.
Il avait dit : " pour dcoller, courez, courez et courez encore. En vol, reprez les masses sombres des collines et tournez les large. Derrire la deuxime, vous verrez les lumires du village, le T de la route d’accs et les phares d’une voiture qui clairent la diagonale du champ. Faites l’approche en S sur la voiture jusqu’ quinze mtres-sol puis posez vous dans l’axe des phares, en leur tournant le dos. A quel moment freiner ? Comme d’habitude, sachant qu’il n’y aura pas un pet de vent et que vous n’aurez pas la mme notion des hauteurs et des vitesses qu’en plein jour. Bof, vous vous dmerderez bien ! "
Il avait expliqu tout a, et rpt, mais je me sentais rtrograd dbutant. De brise de pente, point. Ou plutt, pire : descendante ! a a beau tre logique, a ne va pas aider ma serpillire dcoller ! J’ai les poignes de freins bien en mains, la pointe des avants entre le pouce et l’index, le baudrier vrifi et le petit pincement de coeur habituel... je peux donc y aller.
Je cours, je cours et je cours encore. Les dynamomtres que j’ai redcouverts dans mes paules me renseignent correctement sur ce qu’en temps normal je vrifierais en un coup d’il : la voile propre et bien sur ses rails. Encore quelques enjambes, un bon coup de frein et a y est : chauve souris vole. Plus peur, tout redevient vident, je savoure pleinement ce nouveau miracle : tre l, tout simplement, allong dans le Grand Rien. L haut, mes plumes fendent le goudron sans un bruit, sans un effort. Aucun repre nulle part, pas la moindre turbulence, un calme inconnu. L’ventualit de devoir improviser un atterrissage l’aveuglette quelque part au milieu des abysses que je survole ne m’inquite plus du tout. Nous sommes immobiles, ma voile et moi, ce sont les collines - masses sombres en surimpression sur le velours peine moins sombre de la valle- qui voguent lentement vers nous. Je lve les yeux, vieux rflexe, et ne vois qu’un trou noir dans l’espace-temps...
Bradbury, Herbert, Einstein et Asimov auraient d essayer le parapente la nuit ! Tiens, un village arrive, avec ses alignements de rverbres, la carte perfore de ses lumires domestiques (vivent les couches-tard !) et quelques lucioles motorises. Il y a aussi un double trait lumineux dans l’angle d’un champ bord par une route. Pendant que j’allonge quelques S au dessus de la source lumineuse (une Pigeot diesel vieillie avant l’ge), je me surprends ajouter, mentalement, des cents mtres et des cinquantes mtres au carr. J’en suis extraire laborieusement la racine, carre galement, lorsque l’hypotnuse jaune de ce champ sem de pissenlits se jette sur moi, arme d’herbe et de mottes de terre. Je freine juste temps. La voile hsite, elle aurait bien encore vol quelques heures ! Grande pieuvre tombant au ralenti autour de moi, elle exhale l’encre de ses caissons et murmure dans un dernier souffle : " dis, quand c’est la prochaine pleine lune ? "

Jean-Louis Hourcadette

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