Nouvelle de science fiction genre Rambo XII, toute ressemblance... par J.L. Hourcadette

Stage commando

Ou la petite histoire d’un des premiers stages de parapente dans les Pyrénées.

mardi 4 juillet 2006, par puiseux


J’aurais dû me méfier, ne pas me précipiter, demander des noms, vérifier la couleur de l’encadrement, attendre les conclusions de "Que Choisir ?", me tenir prêt à changer de chaîne lorsqu’une pub me dirait de m’engager chez les paras... mais bon, c’était le premier stage dans les Pyrénées, on commençait à voir de belles photos dans les magazines, Dillon avait réussi le Dru et le Mont Rose, Folvin avait vendu son delta, ça devait bien cacher quelque chose, tout ça ! Donc on s’est retrouvés quelques uns sans corde ni magnésie ni chaussons d’escalade au sommet d’une pente d’herbe sans intérêt puisque dépourvue du moindre bloc de calcaire. Il y avait bien quelques civils parmi les moniteurs, et même un de ceux qui avaient inventé cet engin magique, le parapente, à partir de leurs connaissances en parachutisme et de leur désir d’enseigner la précision d’atterrissage en économisant l’outil bruyant, l’avion. Mais ce génial précurseur était un peu perdu dans la masse verdâtre, beuglante et mugissante, il avait toujours un peu l’air de s’excuser. Pensez, avoir semé ainsi la perturbation dans les rangs disciplinés en y introduisant des meutes de chevelus pagailliformes totalement irresponsables, seulement animés par la passion stérile de voler sans bruit dans les nuées !

Mais ça ne se passerait pas comme ça ! Pour commencer, briefing au QG, d’autant plus complet que dehors, il tombait des cordes, visite médicale, paperasses, exposés, inspection du matériel, démontage-remontage des baudriers et des élévateurs, enfin repas au mess, rompez !

Sur le site, ce fut la guerre. D’ailleurs, les premiers à atterrir creusèrent quelques tranchées dans la gadoue. Ils furent rapidement évacués vers l’arrière. Des troupes fraîches montèrent à l’attaque, objectif la pente d’herbe déjà décrite, battue par le vent et hachée par la pluie. Là était massé l’état-major au grand complet, en liaison radio perpétuelle avec le poste inférieur, dans les tranchées 500 m en contrebas. Quelques paras et légionnaires intrépides se lancèrent sans tarder dans la pente, à plat-ventre ou en roulades. Certains semblaient descendre en rappel plutôt qu’en parapente tellement les suspentes et les bouts de nylon auxquels ils étaient attachés ressemblaient peu à des engins susceptibles de voler. Sans sourciller et couverts de boue, ils remontaient les flancs gluants de cette taupinière stratégique pour se jeter à nouveau, hurlants et sans plus de résultats, vers les abîmes. Parfois l’un d’eux, par mégarde, s’envolait (même les Clouds finissent par pardonner à leurs tortionnaires et consentent à s’épanouir en une délicate corolle au dessus d’une mauvaise graine) et l’on pouvait alors suivre des yeux la trajectoire rectiligne et explosive à la fin qui les menait vers de nouvelles tranchées éclairées par les balles traçantes de l’ennemi, rudes paysans inquiets pour la vertu de leurs vaches. Les réservistes étaient mieux lotis, non qu’on leur ait fourni de plus récentes voiles ou une amélioration de la météo mais au moins avaient-ils droit à des cours théoriques, aussi fumeux que contradictoires, et à des casques- radio hélas brouillés par les parasites de l’anti-France. Pour décoller, il suffisait de trier au passage parmi les ordres braillés par les nombreux instructeurs, rarement d’accord entre eux. Cela donnait des dialogues merveilleux, grâce à la subtile fraîcheur du vocabulaire en usage dans cette corporation d’oligophrènes aéroportés : " moteur bordel, fonce fonce fonce", " frein partout, c’est nul", " t’avais qu’à reprendre les avants et freiner en même temps"...Mais souvent, un "go" cru leur suffisait. (JLH)

Les victimes s’amoncelaient, nos rangs s’éclaircissaient et nos mines s’assombrissaient. Le docteur Jekyll comptabilisait les entorses et les fractures, il eut même le triste privilège d’arriver le premier sur un trauma grave : un dodu civil s’étant fait doubler par sa voile pourtant poussive s’y était couché de tout son long, la petite couche de neige sur la pente d’herbe avait fait le reste...
Des survivants, il y en eut, n’exagérons pas ! Pour ma part, je m’estimais heureux de terminer le stage avec quatre vols dont un long en thermique de une minute douze, mon cerveau civil intact et l’intégralité de mon appareil locomoteur. En revanche, je n’avais pas saisi l’intérêt de cette activité nommée parapentisme, c’est pourquoi je soupçonne de double vue, d’extra-terrestralité ou d’intelligence avec les forces occultes ceux d’entre les stagiaires qui n’attendirent même pas la fin des hostilités pour acheter leur propre voile, songer à leur avenir de moniteur ou de fabricant de parapentes, ou décréter que ce bout de nylon à ficelles serait le vecteur de leur nouvelle passion. Il allait me falloir quelques mois de repos nerveux après l’armistice, de beaux vols tranquilles par temps calme et surtout une expé au bout du monde avec nos sacs à dos volants et un moniteur génial pour réviser à la hausse mon jugement fortement teinté de kaki péjoratif.

P.-S.

Une nouvelle écrite par Jean-Louis Hourcadette, issue de l’édition papier de Parapente Pyrénées Ouest

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