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Le métier de guide face à l’évolution des pratiques

vendredi 4 août 2006, par Bunny

Je n’ai, bien sûr, rien préparé...

Je viens de montagnes lointaines, les Pyrénées. Bien plus lointaines que le Népal, où il se passe des choses un peu futuristes en matière de montagne... Je viens de montagnes plus petites, forts raides et où il n’y a pas beaucoup de spits. Je donnerais des adresses, notamment à mon ami Vincent Couttet qui pourra venir gravir des murailles fantastiques en free climbing, à l’ancienne...

Qu’est-ce que je peux dire d’intéressant ? Peut-être vous raconter ma vie parce que c’est la seule chose que je connaisse bien ou un peu près... Je vais essayer de ne pas être trop mégalomane. Vous m’arrêtez si je m’envole !

Ça fait 25 ans que je travaille comme guide, avec la ferme décision de travailler, dès le début, d’une certaine manière.

Je ne voulais pas faire guide pour gagner de l’argent. Je ne voulais pas faire guide par hasard. Je voulais être guide comme Demaison, comme Rebuffat, comme Lachenal, comme tous les bouquins que j’ai lus quand j’étais gamin, comme le gamin que je suis encore, d’ailleurs, à 48 ans. Donc je me suis débrouillé pour faire rentrer dans les clous mes rêves. Il faut que je mange, j’ai une famille, une femme... compréhensive, trois filles que j’adore. Donc, si vous voulez, je suis dans un cursus assez classique. Je ne suis pas un desperado complet. J’ai une vie tout à fait normale. Je paye mes impôts, pas comme Florent Pagny... Moi, j’ai choisi de travailler uniquement avec des activités tout à fait traditionnelles : l’alpinisme, l’escalade - plutôt version terrain d’aventure - et le raid à skis dans un deuxième temps parce que je me suis rendu compte qu’il y avait des montagnes que je ne connaissais pas et que la meilleure façon de les visiter, ces montagnes, c’était les skis. J’ai donc complété un petit peu ma formation en me mettant au raid à skis, ce qui m’a permis d’élargir mon panel pour l’hiver.

Mon rêve, c’était de vagabonder dans les montagnes, non pas seulement les Pyrénées mais toutes les montagnes. En tous cas, celles qui ne me demandent pas de paperasse, de contraintes. Tout ce que je voulais, tout ce à quoi je voulais échapper. En fait, la pratique de la montagne, c’est " no blabla, no paperasse " : grimper, grimper, skier, marcher, me balader comme ça.

Je suis sorti de l’aspi avec la ferme intention de ne pas faire du commerce. Dans un lieu qui était assez excentré des gros enjeux économiques comme le mont Blanc. Si on frappe " Pene Sarriére " sur Google, je pense qu’il va sortir deux noms sur le site contre je ne sais plus combien pour le mont Blanc. Vous voyez, je n’étais pas dans un endroit complètement facile. Alors je suis allé voir un copain qui était imprimeur, il m’a fait un tout petit dépliant. J’ai récupéré deux clients, ce qui m’a complètement affolé ! Je me suis dis : " tu vas être submergé de boulot ! ". Donc j’ai vite arrêté...

Il faut bien avouer que, dans les Pyrénées, j’étais un peu connu dans le milieu montagne pur et dur. J’ai commencé par encadrer des stages avec le Club alpin, des sorties au bureau des guides de Laruns de manière très marginale. Et puis, très vite, de fil en aiguille, j’ai trouvé quelques bons clients que j’ai amenés sur des beaux itinéraires. Ils me prenaient une semaine pour aller dans les Dolomites, pour aller à Chamonix... Je ne savais pas ce que j’allais faire, je n’avais jamais été dans ces montagnes et je faisais ce que je pouvais avec ces clients. Ce que je pouvais, c’était mon maximum et mon maximum avait l’air de leur plaire ! Et à partir de là, ils m’embauchaient une année sur l’autre, ils m’amenaient un copain...

Donc, si vous voulez, je travaille avec une technique de bouche-à-oreille depuis maintenant 25 ans et je visite les montagnes de cette manière-là. Voilà.

De temps en temps, je bouche les trous, bien entendu, parce qu’il a des trous. Je ne dis pas que la vie est complètement idyllique. Je suis second couteau de temps en temps dans une agence pyrénéenne pour faire 2-3 mont Blanc ça me fait des globules et ça me fait la caisse pour faire des choses qui m’intéressent !

J’essaye d’échapper à mon époque, je ne sais pas si je vais y arriver. C’est sûrement le challenge de ma vie parce que je trouve que les choses vont très, très vite et je vais bien voir... Pour l’instant, ça ne s’améliore pas, ça reste, disons, stationnaire, sympathique. J’espère que ça va durer. Peut-être que j’essayerais de donner un cou de collier. Peut-être que je m’engagerais plus sur du boulot alimentaire et que je privilégierais plus mon activité amateur à côté. Parce que j’ai oublié de vous dire : j’ai une double activité, une double vie. Je suis grimpeur professionnel ET grimpeur amateur !

Quand je suis en vacances, je fais la même chose, sauf que je fais des choses un peu plus dures, un peu plus engagées avec des copains. Copains qui, je tiens à le dire, pourraient être à ma place aujourd’hui. Vous m’avez fait l’amitié de m’inviter mais vous auriez pu inviter un de mes collègues. Je ne suis pas le seul. Je suis un dinosaure et, vous le savez, le dinosaure, ça vit en troupeau. Je connais beaucoup de guides qui ont le même cursus, la même vision des choses. Alors je ne dis pas que cette recette-là, c’est la bonne. Je ne dis pas que, hors de mon chemin, point de salut. Je ne dénigre pas les autres choix auxquels, de temps en temps, je vais d’ailleurs manger. Je suis assez lucide et prudent parce que je suis assez pessimiste et que je me dis qu’un jour, je vais passer à la casserole. Mais disons que j’essaye de faire de la résistance.

Un jeune guide de 25-30 ans qui voudrait vivre comme moi ne doit pas avoir des envies d’argent trop rapide, trop élevé c’est-à-dire, ne pas vouloir réussir dans la vie sur le plan matériel mais réussir dans la vie sur le plan de ses choix. Je crois qu’il faut qu’il aime passionnément l’alpinisme, les activités qu’il va faire parce que ce n’est pas facile. Un jour, il ne fait pas beau, un jour on est fatigué. Je suis fatigué de temps en temps. Il faut rouler, on est loin de chez soi assez souvent.

Dans la vie, tout se paye. On fait des choix. Moi, je le paye de cette manière-là. Les autres le payent en grattant et en se prenant la tête sur des problèmes juridiques ou des problèmes commerciaux mais, de toute façon, quelque soit le chemin que l’on prend, il n’est pas facile. Et on y laissera des plumes. Moi, j’ai choisi de laisser ces plumes-là. D’autres choisiront de laisser d’autres plumes mais, vous savez, comme on dit, chacun sa merde...

Rainier Munsch
Guide de haute montagne

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